Turf Magazine


Éditorial
Le monde à l'envers Bernard Delaitre

"Il y a eu vraiment de quoi se réjouir cette semaine mais ne jubilons pas trop vite car il suffit d'écrire que tout va bien pour que la situation se détériore rapidement", écrivions-nous la semaine dernière dans cette même rubrique. Et il n'a pas fallu attendre longtemps pour assister de visu à la pire des journées de l'année sur la piste.

Et les commissaires de courses n'ont pas chômé. Cinq jockeys et non des moindres ont été sanctionnés pour des montes suspectes et au moins trois autres auraient pu avoir rejoint cette liste, peu enviable de comportements, qui ne fait pas honneur à l'hippisme. Et même ceux qui ont été sanctionnés s'en tirent plutôt à bon compte car deux semaines de suspension et des broutilles d'amende pour des montes scandaleuses - ce n'est vraiment pas cher payé - comparativement à l'éventuelle récompense reçue - pour le préjudice causé aux propriétaires de ces chevaux et de ces nombreux parieurs qui leur ont fait confiance.

Prenons pour exemple la troisième épreuve. Tout le Champ de Mars savait qu'il y aurait un coupe-gorge à l'avant pour favoriser les desseins d'un finisseur dans cette course. C'est exactement ce qui s'est passé et ce qui est choquant c'est qu'un jeune apprenti aussi prometteur que Hoolash se risque à une monte aussi controversable pour rien, alors qu'elle pourrait lui coûter sa carrière. Même s'il se chuchote que sa sanction en course sera suivie d'autres actions administratives, il n'en demeure pas moins vrai qu'il est très difficile de nous convaincre qu'il a agi de son propre chef. S'il mérite une sanction plus lourde et une plus longue mise à l'écart pour bien comprendre la portée de son acte, il est surprenant que l'autre acteur de ce mano à mano, son collègue Teeha, n'ait même pas été interrogé pour avoir, lui aussi, ruiné les chances de son cheval en répondant à l'insistance de son adversaire. Ce qui est plus étonnant encore, mais l'est-il vraiment, c'est qu'une telle mascarade de course n'ait pas titillée la curiosité de la Police des Jeux, car il y a des moyens avec les protagonistes de ce vol à main armé de faire trembler, en les traquant, ces tireurs de ficelle de l'ombre qui ont "set up" le scénario final de cette course. Une fois encore les commanditaires pourront dormir tranquille et ce sont les plus vulnérables d'entre eux, consentants et alléchés par ces milliers de roupies irrésistibles, qui paieront la note.

Un jockey frappé pour des raisons évidentes aux abords d'une discothèque avec force témoin il y a quelques semaines, une course courue dans des circonstances scandaleuses, tout cela ne semble émouvoir personne excepté les commissaires de courses qui ont fait leur boulot mais dont la mollesse intrinsèque de l'action - puisqu'ils n'agissent que sur le déroulement de la course et pas sur les circonstances l'entourant - ne découragera personne.

La colère des turfistes gronde et certains professionnels de course se disent perplexes. La situation est donc grave. Il est temps pour la Gambling RegulatoryAuthority d'agir en poussant à l'action la Police des Jeux. Il n'y a pas que les palefreniers qui dopent les chevaux qui doivent payer, les autres tricheurs doivent aussi connaître le même sort, sinon il ne faudra pas s'étonner d'entendre les quolibets disgracieux du public à l'encontre des autorités. Définitivement, certains turfistes ne semblent plus disposés à être les dindons de la farce.

Tout cela a repoussé au second plan la belle performance de War Of Conquest - qui n'avait sans doute pas besoin du coup de pouce très généreux d'April Boy dans les premiers cent mètres de la course dont l'entourage méritait aussi une remontrance malgré les instructions - qui a d'ailleurs soulevé l'enthousiasme du public lorsqu'il plaça un démarrage dévastateur aux 600 mètres. Est également passé au second plan le beau triplé de Gaëtan Faucon avec Leatherman, Tito Manolo et Desert Storm - dont tous les adversaires semblaient bien complaisants - qui aurait pu engranger une quadruple victoire avec Constellation, mais en laissant filer Road To Athens, tout le monde a été surpris par le Great Masterpiece de Glen Hatt. Espérons pour le Français que cet égarement ne lui coûtera pas le titre en fin de saison.

Enfin, nous ne pouvons passer sous silence l'intervention de Bud Gujadhur chez notre confrère L'Express Turf la semaine dernière à l'effet que " la perception est que les Racing Stewards veulent atteindre Paul Foo Kune en sanctionnant les jockeys de l'écurie Fok pour la déstabiliser " Une accusation voilée publique et grave restée jusqu'ici sans soutien officiel des autorités aux commissaires de courses. Dans la foulée il précisait que le Chief Stipe doit être above aboard pour ne pas être vulnérable et influençable aux pressions et qu'il devait nécessairement être free of all financial constraints. Même si sur le fond et dans sa généralité concernant les devoirs et responsabilités du stipe, l'entraîneur de l'écurie Fok a raison, il n'en demeure pas moins vrai que dans le timing actuel et le contexte de ses relations tendues avec le Board des commissaires, en particulier avec le Chief Stipe Ian Paterson, sa réflexion est interprétée comme une attaque directe contre l'autorité et l'intégrité du Chief Stipe actuel, et sa mise au point dans l'Express samedi n'a pas atténué cette perception. Ancien vice-directeur d'une institution comme la Banque de Maurice, directeur au sein d'une grande compagnie comme Rogers, Bud Gujadhur doit mesurer la portée de ses déclarations publiques qui jettent le doute sur une institution aussi indispensable aux courses qu'est la chambre des commissaires de courses. S'il détient des informations fiables sur ces financial constraints qui perturbent les stewards dans leur action il serait salutaire qu'il les rende publiques pour que les brebis galeuses débarrassent le plancher. Autrement, il n'aura ni plus ni moins fait qu'émuler les enfants Balgobin et ce dans l'impunité et un silence inquiétant des commissaires administratifs qui ont le devoir de rassurer les turfistes que leur institution n'est pas gangrenée.

Il y a décidément une drôle d'ambiance au Champ de Mars ces jours-ci. On y assiste à la béatification de propriétaire controversé et à la diabolisation des Commissaires de courses.

Le monde à l'envers quoi !