Turf Magazine


Éditorial
Perception Bernard Delaitre

Une fois n'est pas coutume, Shane Dye a encore fait la une de l'actualité hippique cette semaine et cela pour de mauvaises raisons. Sa monte sur le grandissime favori Hold My Jacket dans l'épreuve principale, samedi dernier, a fait l'objet de critiques acerbes. Bref, après cette épreuve tout le monde allait de son commentaire puisque le jockey néo-zélandais n'avait pas sollicité son cheval sur la première partie de la ligne droite finale et le fait qu'il se soit retourné pour jauger ses adversaires - il a regardé aussi bien à droite qu' à gauche et non uniquement The Cardinal comme ont voulu le faire accroire certains esprits malveillants - a davantage excité l'esprit malsain de certains qui ont bruyamment manifesté leur colère. Il est indéniable que le live and direct a choqué. Nous l'avons nous-même été comme nous l'avions été une semaine auparavant concernant Country Song qui, à notre avis instantané, avait trop longtemps musardé a l'arrière-garde mais les explications de Gaëtan Faucon, a posteriori, étaient tout à fait acceptables.

Cela dit, nous sommes convaincus, au visionnage du film de la course et connaissant les caractéristiques intrinsèques au cheval, que Hold My Jacket a été monté au mieux de ses chances et qu'il a simplement été battu par meilleur que lui ce jour-là avec le retour au premier plan de The Cardinal dont on ne parle pas suffisamment. Certes, Shane Dye a tardé pour solliciter franchement Hold My Jacket alors qu'il avait déjà pris la mesure, sans sollicitation, de tous ses adversaires mais l'historique de cet équidé, à une exception près, démontre que lorsqu'il se retrouve en tête trop tôt il a tendance à s'arrêter. Lorsque Shane Dye lui a finalement demandé de produire son effort, le cheval n'a pas répondu à ses sollicitations et The Cardinal n'en a fait qu'une bouchée. On verra à leur prochaine confrontation si l'apport des pacifiers sur Hold My Jacket changera la donne.

Il ne nous appartient pas de venir défendre le jockey Dye qui s'est battu bec et ongles, sans succès, devant les commissaires dans l'enquête logique qui a suivi cette épreuve, mais il est de notre devoir de journaliste hippique de dire les choses telles qu'elles nous apparaissent, même si elles n'épousent pas le courant majoritaire du moment. Et dans cette conjonction nous pensons que la sanction qui lui a été infligée est sévère et que les commissaires de courses ont plus cédé à la pression populaire, voire de certains professionnels et officiels de courses, plutôt que jugé sur les " merits of this case ". Pour une monte et une défaite semblable le 3 novembre 2002 - le grandissime Royal Deed fut battu d'une encolure par l'outsider Aramon - pourtant sur un champion sans problème préalable connu, Jeff Lloyd avait été, lui, sanctionné d'une amende (Rs 25,000) bien qu'il eut reconnu son erreur tout en précisant qu'il avait suivi les instructions de son entraîneur lors de l'enquête qui avait suivi.

A l'époque nous écrivions ce qui suit et les mêmes remarques s'adressent au jockey Dye : "…Malheureusement l'exploit de Jeffrey Lloyd est entaché d'une sanction des commissaires de courses pour sa monte scandaleuse pour certains, compréhensible pour d'autres sur Royal Deed dans la course principale de la dernière journée…Certes, personne ne pourra affirmer que Royal Deed l'aurait emporté si le jockey s'était montré plus énergique à l'entrée de la ligne droite finale et , sans doute, beaucoup de ses détracteurs du jour auraient crié au génie s'il avait conservé l'avantage jusqu'au bout. Mais l'histoire retiendra que Lloyd "has left room for query for the stewards and suspicion for the public"dans cette course en ne sollicitant pas son cheval comme on aurait pu attendre qu'il le fasse. Un jockey de sa trempe et de son expérience n'aurait pas dû se mettre dans une telle situation. Il doit comprendre qu'avoir trop voulu " save his horse " de très nombreux turfistes s'estiment lésés. "

A Maurice, peut-être plus qu'ailleurs, il y a la perception des choses. Et cette perception est la mère de tous les maux de la société. Même si le concept de " local rules "est absurde dans le cadre de la mondialisation des courses, il est indéniable que les réalités locales pèsent et que tous les professionnels de courses doivent mesurer la portée de leur comportement en piste, dans le paddock et hors hippodrome. Ainsi, l'incident vécu en direct dans le paddock entre l'entraîneur Soon Gujadhur et son jockey Herholdt, quelles qu'en soient les raisons, est très condamnable et ne donne pas une image valorisante des courses. Cela méritait au moins un rappel à l'ordre. Mais il n'y a pas que les professionnels de courses à faire preuve de retenue, il y a aussi le public qui doit évoluer et nous, hommes de presse, devons assumer notre part de responsabilité dans cette non-évolution des mentalités hippiques locales. Oui, il y des travers, des courses suspectes (la 3e et la 8e de la semaine dernière), des combines et des combinards, mais il n'y pas que cela. Il y a aussi des hommes et des femmes qui travaillent dur dès les petites heures du matin pour nous offrir avec le noble animal qu'est le cheval du beau spectacle chaque semaine avec parfois des travers que nous condamnons avec vigueur. Et cela, il faut de temps en temps se le rappeler.